Palmarès - 24/05/2009 

En toute conformité

Par Elisabeth Bouvet/ RFI

Michael Haneke, Palme d'or de la 62ème édition pour son film Le ruban blanc. Une récompense sans surprise tant le réalisateur autrichien faisait figure de favori. Belle tenue également du cinéma français par deux fois distingué avec le grand prix pour Un Prophète de Jacques Audiard et le prix exceptionnel du jury attribué à Alain Resnais pour Les Herbes folles, deux trophées auxquels il faudrait encore ajouter le prix d'interprétation féminine qui est revenu à l'actrice française Charlotte Gainsbourg pour son rôle dans Antichrist de Lars von Trier

« Tout le monde à l'air heureux », s'est félicité Edouard Baer, le maître de cérémonie, au moment où Alain Resnais montait sur scène pour recevoir le prix exceptionnel du jury pour son film Les Herbes folles et surtout pour l'ensemble de son œuvre. Cinquante ans après avoir présenté sur cette même Croisette mais quasiment sous le manteau Hiroshima, mon amour, cette distinction faisait effectivement chaud au cœur, et c'est d'ailleurs bien ainsi que la salle l'a entendu, réservant au cinéaste français une standing ovation

Mais l'air heureux, on le doit aussi à un palmarès globalement conforme et aux pronostics et aux attentes. Autrement dit juste. Que Michael Haneke remporte la Palme d'or pour son film Le Ruban blanc n'a rien ni d'usurpé ni de scandaleux. Et même s'il se trouvera toujours des mauvaises langues pour mettre en avant l'amitié qui le lie à l'actrice Isabelle Huppert, la présidente du jury, le film que le réalisateur autrichien présentait cette année n'a pas volé ce trophée. Moins radical que la plupart des films du réalisateur de Funny Games, Le Ruban blanc n'en reste pas moins redoutablement efficace, et terrible dans son analyse de la barbarie. Porté par un noir et blanc de toute beauté - mais cependant « moins esthétique qu'éthique », selon l'expression de Michael Haneke -, il décrit l'éducation abominable, humiliante voire sadique inculquée aux enfants dans un village du nord de l'Allemagne, à l'orée de la Première guerre mondiale. Ces mêmes enfants qui vingt ans plus tard, en 1933, voteront pour Hitler et rejoindront les rangs du nazisme. Si la responsabilité des pères est l'un des thèmes récurrents de cette édition 2009, Michael Haneke nous rappelle que l'éducation et partant, la confusion parfois entre le bien (que l'on croit faire) et le mal (qu'on n'imagine pas introduire) exige vigilance et réflexion, de tout temps. 

La seule page historique d'un palmarès par ailleurs très contemporain. A l'instar du Prophète du Français Jacques Audiard, grand prix du jury, un film noir qui se passe pratiquement entièrement dans une prison et qui suit le parcours d'un moins qu'un rien, Malik, sorte d'orphelin de la vie qui, à la faveur de ses cinq ans d'emprisonnement va devenir un caïd, froid et sans états d'âme. Commencé sur l'image d'un billet de cinquante francs crasseux, le film s'achève sur des euros qui s'amassent et se ramassent la pelle, manière de dire qu'un nouveau type de voyous, loin des clans et des codes d'honneur, est apparu et dont Malik serait le prophète. 

Non moins d'aujourd'hui les prix de la mise en scène et du scénario attribués respectivement à Brillante Mendoza pour Kinatay et à Lou Ye pour Nuits d'ivresse printanière, tourné sous le manteau puisque depuis la présentation à Cannes en 2006 de son précédent film Une jeunesse chinoise, le réalisateur chinois a été frappé d'une interdiction de tourner de cinq ans. Avec Kinatay, le réalisateur philippin nous fait passer une de ces nuits cauchemardesques dont le spectateur a du mal à se remettre. Inspiré d'un récit véridique, il raconte les exactions, pire les actes criminels, d'un gang composé de gradés de la police qui, un soir, décident d'embarquer avec eux un novice pour un baptême du feu qui anéantira la dernière parcelle d'innocence que l'heureux élu pouvait encore recéler en lui. Une épreuve physique ce Kinatay qui marque la première incursion dans le film noir du réalisateur de Serbis. En filmant les amours homosexuelles en Chine, Lou Ye dépeint l'itinéraire souvent mélancolique, parfois glauque, de jeunes hommes condamnés à la clandestinité et à la mascarade. 

Pas vraiment plus gai, Fish Tank de la Britannique Andrea Arnold, prix du jury ex aequo avec Thirst, ceci est mon sang du Coréen Park Chang-woo (sacré grand écart, entre nous, ce qui confirmerait les rumeurs de dissensions au sein du jury). Autant ce dernier appartient à la veine « cinéphilie débridée » avec un mixte invraisemblable de tous les genres propres au cinéma, autant Fish Tank se coule dans la veine des films sociaux made in England. Elle brosse le portrait d'une jeune fille Mia qui veut se sortir de son milieu, coûte que coûte. Mia, la cousine anglaise de la Rosetta des Dardenne même si son parcours à elle se doublera d'une éducation sentimentale aussi terrible que déterminante. 

Autre rôle de femme très fort, et pour tout dire mémorable, de cette édition 62, celui que campe Charlotte Gainsbourg dans le film très controversé du Danois Lars von Trier, Antichrist et qui lui vaut le (mérité) prix d'interprétation. D'une violence insoutenable, avec une scène d'automutilation particulièrement insupportable, ce film offre en effet à l'actrice française l'opportunité de jouer dans un registre qu'on ne lui connaît pas. Plutôt habituée aux rôles de femmes douces, au pire légèrement paumées, Charlotte Gainsbourg incarne là une femme qui sombre dans la folie à la suite de la mort accidentelle de son fils, avec une  crédibilité et une violence qui laisse présager un possible deuxième début de carrière. 

Vers une nouvelle carrière... C'est ainsi que l'Autrichien Christoph Walz a également reçu son prix d'interprétation pour son rôle dans le film de Quentin Tarantino, Inglourious Basterds où il campe un colonel nazi absolument irrésistible. « C'est toi qui m'a rendu ma vocation », a-t-il lancé à Tarantino. De fait, Christoph Walz, choisi pour ses talents de polyglotte, est la révélation du Festival. 

Pour compléter ce tableau des révélations, citons enfin le lauréat de la caméra d'or qui récompense un premier film, Samson and Delilah de l'Australien Warwick Thornton, le premier film aborigène jamais présenté à Cannes. Mention spéciale également au duo israélo-palestinien Scandar Copti et Yaron Shani pour leur film Ajami.


Commentaires
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